Définir l’art est une tâche ardue. La subjectivité, qu’elle vienne de l’artiste ou du public, joue un rôle central dans la création et la réception d’une œuvre. Cette subjectivité rend, à mon sens, impossible la formulation d’une définition rigoureuse et universelle. Pourtant, les dictionnaires ne peuvent pas simplement omettre un terme sous prétexte qu’il est complexe. Voici l’une des définitions les plus courantes de l’art :
« Expression ou application de l’aptitude créative et de l’imagination humaine (…) produisant des œuvres destinées à être appréciées principalement pour leur beauté ou leur puissance émotionnelle. »
Oxford English Dictionary
Nous apprenons ainsi que l’art n’est pas nécessairement beau, mais qu’il doit susciter une forme de réponse émotionnelle. Nous apprenons également que l’art est une activité humaine. Ce dernier point, en particulier, n’est pas une exigence dans tous les dictionnaires et encyclopédies. On comprend aisément pourquoi : jusqu’à présent, la question d’un art non humain ne s’était jamais posée avec une telle force. On a bien tenté d’apprendre la peinture à des éléphants ou le dessin à des singes, mais c’est l’émergence de l’IA générative qui bouscule aujourd’hui certains fondements de la création artistique. La question est simple : les machines peuvent-elles faire de l’art ? Et si oui, l’art humain est-il en sursis ?
Les machines peuvent-elles faire de l’art ?
Les trois images ci-dessous ont deux points communs. Elles ont toutes été créées par une Intelligence Artificielle, et elles ont toutes remporté le premier prix d’un concours d’art.
Ces images n’ont pas été créées par des humains et ne pourraient donc pas être qualifiées d’art selon notre définition. Pourtant, elles ont manifestement suscité de véritables réactions émotionnelles chez un panel d’experts, si l’on en juge par les prix qu’elles ont reçus. Naturellement, aucun des membres du jury ne se doutait qu’elles étaient l’œuvre d’une intelligence artificielle, bien que les auteurs ne s’en soient pas cachés. En conclusion, si ce n’est pas de l’art, cela y ressemble furieusement ! Suffisamment pour tromper des experts.
Pourtant, en y regardant de plus près, on peut trouver quelques failles et incohérences dans ces créations. De légères anomalies au niveau des yeux, des imperfections dans les mains. Mais rien qui ne puisse être rectifié prochainement grâce aux progrès fulgurants des algorithmes.
Dès lors, devons-nous changer notre définition de l’art ? Si l’art humain et l’art artificiel deviennent indiscernables, que reste-t-il à l’art humain ? Ou, pour le dire autrement, qu’est-ce qui manquerait à l’art artificiel que l’art humain posséderait ?
Où se cache l’humanité ?
S’il existe une valeur ajoutée à l’art humain, où réside-t-elle ? Probablement pas dans le produit fini, ou du moins pas pour longtemps, comme nous l’avons vu. Alors, où ?

L’œuvre ci-dessus s’intitule « Une orange sur le sol ». Elle a été réalisée par le peintre Ernest Rancourt en 1964. L’artiste, alors âgé de 30 ans, a représenté une simple orange sur le sol de son salon. À propos de cette œuvre, il raconte :
« C’était un jeudi matin, et il faisait beau. Alexandre, mon plus jeune frère, venait d’avoir 5 ans. Il était allé dans le verger pour ramasser des oranges pour le petit-déjeuner. Je le vois encore sautiller sur le sentier du jardin. Il était né sourd, mais ne s’en plaignait jamais. Au contraire, je ne peux imaginer quelqu’un de plus optimiste et joyeux qu’Alexandre.
Il n’a pas entendu le vacarme ; il n’a pas entendu nos appels. Ma mère nous a conduits, ma sœur et moi, dans la cachette derrière le mur du salon, en sécurité. Un petit trou dans les moulures me permettait de voir la pièce et une partie du jardin. J’ai entendu les cris de ma mère, deux coups de feu, puis j’ai vu mon frère revenir en courant dans le salon avec son panier plein d’oranges. Il a jeté un regard suppliant vers le mur ; il devait savoir que nous étions là. Un troisième coup de feu quelque part derrière lui, et il n’a même pas crié. Son regard est devenu vide, son panier est tombé, et lui aussi.
L’angle ne me permettait plus de le voir. Je ne voyais qu’une orange qui avait roulé vers l’avant. Les soldats ont emporté son corps et celui de ma mère. Ils ont fouillé la maison. Je gardais ma main sur la bouche de ma sœur pour étouffer ses sanglots. Ils ne nous ont pas trouvés. C’est le dernier souvenir que j’ai de mon frère et de ma mère… une orange sur le sol. »
Ernest Rancourt
Soudain, l’œuvre prend une tout autre dimension, n’est-ce pas ? Les images générées par IA au début de cet article sont bien exécutées, mais elles manquent d’histoire. Leur puissance émotionnelle en est diminuée, sinon oblitérée. L’histoire d’Ernest Rancourt, en revanche, nous transporte. Nous partageons ses peurs d’enfant, son traumatisme, nous imaginons sa détresse et nous comprenons l’importance que cette œuvre revêt pour lui. L’universalité des émotions connecte facilement nos expériences humaines. C’est sans doute ce lien que nous recherchons dans l’art, ce qui lui donne sa valeur, et ce qui rend l’art de l’IA si creux.
Si la vie fascinante de ce peintre vous intéresse, je vous invite à faire des recherches plus approfondies sur lui. Vous découvrirez qu’il n’a jamais existé. « Une orange sur le sol » a été créée par une IA, tout comme la majeure partie de l’histoire poignante que je viens de vous transcrire.
Déçu ? Je comprends. Mais si l’IA peut générer des œuvres de manière si convaincante, vous imaginez bien qu’elle peut aussi inventer des histoires émouvantes pour les accompagner.
Il est intéressant de réfléchir à ce que vous avez ressenti juste avant de vous sentir trahi. Si l’histoire d’Ernest est fictive, les émotions qu’elle vous a fait ressentir sont, elles, bien réelles. Cela n’a-t-il donc aucune valeur ? Je crois que si. Au moins autant que la magie…
Quel est le but de la magie ?
Enfant, j’étais fasciné par la magie. Et comme tout enfant, j’ai été déçu d’apprendre qu’elle n’existe pas réellement. L’habileté du magicien ne fait que tromper nos yeux, et le terme « illusionniste » est probablement plus approprié. La vraie magie semble mourir une fois que l’on connaît le truc. Pourtant, cela ne nous empêche pas de nous émerveiller devant le spectacle, d’admirer la dextérité de l’artiste et de nous laisser emporter par l’histoire qu’il raconte.
Qu’il s’agisse d’un spectacle de magie, d’une pièce de théâtre, d’un film, d’une série, d’un roman, d’une peinture ou d’une chanson, l’art est faux. Même lorsqu’une œuvre s’inspire du réel, elle n’est, au mieux, qu’une représentation partielle, stylisée et souvent exagérée d’une expérience subjective parfois hautement fantasmée.
Mais les foules se pressent pour consommer ce mensonge. Et ce mensonge est utile. La capacité de l’art à générer des émotions et à déclencher la réflexion en fait un outil extrêmement puissant. Ainsi, l’art peut vous faire voyager, vous aider à vous évader de situations douloureuses, vous donner du courage et de la force, vous émouvoir. L’art peut faire rêver, sauver des vies et inspirer des populations entières. À sa manière, l’art change le monde.
Dès lors, pourquoi se priver d’un tel potentiel sous prétexte que la tromperie initiale a été perpétrée par une IA plutôt que par un humain ? Pourquoi rejeter le beau et le merveilleux ?
Et pourtant, on ne peut s’empêcher de sentir que quelque chose cloche. L’art humain possède indéniablement ce « petit quelque chose » en plus… Puisque nous avons exploré l’œuvre finie et le spectateur, il est temps de nous pencher sur le point de vue de l’artiste. Mais avant cela, faisons un détour par le jardin !
Jardin à la française vs jardin à l’anglaise
Le jardin à la française se caractérise par l’ordre et la symétrie : des carrés, des cercles, des parallèles. Pensez à Versailles. Le jardin à l’anglaise, quant à lui, privilégie une esthétique plus organique, avec un aspect sauvage et désordonné. On pourrait presque croire que la nature a repris ses droits, même si l’aménagement a été soigneusement planifié et ordonné.
Les deux types de jardins exigent du travail et du talent, mais le jardin à l’anglaise soulève une question. La nature peut-elle créer de l’art ? Au fil des siècles, la forêt primaire a instauré une certaine harmonie en plaçant l’iris sous le saule, le saule près de la rivière, et la pierre au milieu du courant. Ce même paysage, reproduit fidèlement par un architecte dans le parc d’un château, a-t-il plus de valeur ?
Des forces naturelles sont à l’œuvre qui ont façonné la forêt, certes. Mais le fait que le promeneur trouve un agencement spécifique particulièrement harmonieux est accidentel. Le but de la forêt n’est pas de plaire au promeneur. En revanche, c’est celui de l’artiste qui conçoit les jardins d’un parc. Dans le jardin à l’anglaise, si le saule est là et pas dix mètres plus loin, c’est parce que quelqu’un l’a voulu ainsi. Un humain a décidé que le résultat final serait plaisant, a pris la décision de le planter là, et a probablement espéré que sa vision de la beauté serait partagée par beaucoup.
Sous cet angle, c’est l’intention qui est à l’origine de l’art. L’artiste devient un architecte des émotions, décidant de ce qu’il veut faire ressentir au public, quand et de quelle manière. La création artistique devient le véhicule des émotions de l’artiste vers son public. Cette idée semble faire écho à la citation de Paul Cézanne :
« Une œuvre d’art qui n’a pas commencé dans l’émotion n’est pas de l’art. »
Paul Cézanne
Retour à l’orange
Quand j’ai demandé à Midjourney de créer un tableau représentant une orange sur le sol, j’étais le point de départ. L’intention. Je connaissais approximativement l’histoire que je voulais vous raconter. Je savais que j’allais vous mentir. En dirigeant et en ajustant le faux récit d’Ernest Rancourt produit par ChatGPT, j’ai mûrement réfléchi. Je voulais un jeune enfant, une âme innocente. Je voulais que sa mort soit injuste, car l’injustice de la mort est une émotion universellement identifiable. Je me suis dit que si j’éprouvais de l’empathie pour le protagoniste, vous en auriez aussi. Assisté par l’IA, j’espérais réussir ma mission : vous faire reconsidérer cette peinture apparemment banale.
J’ai peut-être réussi, j’ai peut-être échoué. C’est à vous de me le dire. Néanmoins, l’IA était ici plus un instrument que le cerveau de l’opération. Ce n’est pas le pinceau qui fait l’art, mais le peintre. Et si le pinceau glisse parfois, courbe de façon inattendue ou tombe même de la main de l’artiste, c’est toujours l’artiste qui décide s’il s’agit d’un accident heureux ou d’une toile à jeter à la poubelle.
Tant que le pinceau n’a pas d’intention propre, on considère qu’il ne crée pas d’art. De la même manière, tant que l’IA ne ressent pas le besoin de créer et de partager de l’art, le désir de raconter une histoire, tant qu’il n’y a pas d’émotions artificielles pour se connecter aux nôtres, nous aurons du mal à considérer l’IA comme un artiste. La question de savoir si de telles émotions et intentions seront un jour accessibles à l’IA (à moins qu’elles ne le soient déjà) fera peut-être l’objet d’un autre article.
Alors, avons-nous notre réponse ? « On peut faire de l’art avec l’IA, mais l’IA ne fait pas d’art. » Si cette phrase vous trouble, essayez de remplacer « IA » par le mot « pinceau », et vous verrez que cela fonctionne.
Certes, mais il reste une dernière question à laquelle j’ai promis de répondre. Les jours de l’art humain sont-ils comptés ? Pour aborder ce dernier point, je vous invite à vous remémorer la première fois où vous vous êtes livré à une activité créative. Était-ce avec de la pâte à modeler ? Peut-être du dessin ?
Pourquoi les enfants dessinent-ils ?
Une expérience devenue célèbre dans le domaine des sciences psychologiques a été menée en 1971 par le psychologue Edward Deci. Des enfants ont été invités à dessiner, soit sans récompense, soit en recevant des autocollants en guise de gratification. Les chercheurs ont observé que les enfants ayant reçu des récompenses étaient moins enclins à dessiner pour le plaisir une fois que les récompenses n’étaient plus offertes. En d’autres termes, la motivation intrinsèque des enfants à dessiner a été altérée par l’introduction de récompenses extrinsèques.
Ce qui m’intrigue, ce n’est pas tant l’altération de cette motivation intrinsèque que sa simple existence. Dès le plus jeune âge, nous utilisons la création artistique comme moyen d’expression ou comme passe-temps. L’avènement de l’IA générative n’y change rien. L’art n’est pas seulement une ligne d’arrivée ; c’est un voyage, un processus qui peut être très enrichissant.
Nous pouvons créer pour décompresser, pour passer le temps, pour nous améliorer, pour extérioriser certaines émotions, pour transmettre un message. Le processus peut être joyeux, mélancolique, plein d’espoir, pessimiste, lent ou rapide.
Si le processus de création vous rend heureux, l’IA n’a rien à y enlever. Continuez simplement à faire de l’art comme bon vous semble. Si l’art est votre moyen d’expression, l’IA ne pourra jamais exprimer vos idées mieux que vous. Nous avons discuté de l’impact que l’art peut avoir sur le monde. Pourquoi priver le monde de l’impact que vous seul pouvez lui donner ?
Ne laissons pas l’IA altérer notre motivation intrinsèque (et très humaine) à créer, simplement parce qu’elle pourrait nous priver de récompenses extrinsèques, comme gagner le premier prix d’un concours, par exemple.
Je ne crois pas que l’art humain soit sur son lit de mort. Au contraire, je crois que l’Intelligence Artificielle ouvre de nouvelles voies de création et nous rappelle pourquoi l’art a été si étroitement lié à l’histoire humaine, des peintures rupestres vieilles de 45 000 ans dans les grottes indonésiennes à l’image apparemment insignifiante d’une orange sur le sol générée par un ordinateur.
Note : J’ai choisi de ne pas m’attarder sur l’aspect financier pour les personnes qui vivent de l’art. Mais la question est réelle. Si ce n’est pas la fin de l’art humain, est-ce la fin de l’art humain lucratif ? Je n’ai pas assez réfléchi à cette question ni discuté avec assez de personnes pour donner un avis pertinent sur le sujet. Cependant, je dirais qu’étant donné l’importance que nous accordons à l’expérience humaine cachée derrière l’œuvre, nous pourrions évoluer vers un mécanisme de « preuve d’expérience » qui distinguerait l’art humain de l’art artificiel, leur donnant des places distinctes sur le marché de l’art et leur permettant de coexister harmonieusement.


